Par Mikael Lind, Instituts de recherche de Suède (RISE), Wolfgang Lehmacher, Anchor Group,
Ines Knäpper, Alliance mondiale pour la facilitation des échanges au Forum économique mondial,
Margi van Gogh, Forum économique mondial, Tarik Maaouni, Agence portuaire nationale,
Jalal Benhayoun, PortNet, Dimitri Ashikhmin, FWA,
Hakim Lahmar, Université Cadi Ayyad, Matias Sigal, Eco Wave Power

De nombreuses voix s’élèvent pour souligner la nécessité pour le secteur maritime d’accélérer l’innovation en adoptant une approche globale pour rendre l’industrie plus efficace, prévisible, durable et résiliente. Il s’agit d’un véritable effort qui nécessite une collaboration et un état d’esprit qui remettent en cause l’héritage existant qui empêche les opérateurs en place d’améliorer l’efficacité opérationnelle, de concevoir et de mettre en œuvre de nouveaux modèles commerciaux et de développer des solutions pour le bien commun, Il a été prouvé que le fait d’inviter le grand public à participer à des efforts d’innovation ouverte est source d’inspiration et ouvre la voie à l’émergence de nouvelles idées. Pour sécuriser l’exploitation et garantir la compétitivité future en période post-pandémique, il faudra modifier la recette de création de capital pour les acteurs concernés. En adoptant une approche holistique, telle que celle préconisée dans le domaine de l’informatique maritime, nous pouvons parvenir à une meilleure efficacité des ressources et de l’énergie, tout en créant une valeur ajoutée pour chaque acteur participant, et en améliorant ainsi le retour sur investissement de nos actifs, tout en réduisant les coûts et les contraintes que les entreprises font peser sur notre planète. Cela nécessite toutefois une innovation collaborative qui, de par sa nature, renforce la contribution du grand public et peut prendre différentes formes.

Dans cet article, nous portons une attention particulière aux hackathons maritimes.

Introduction – développer les capacités d’innovation grâce à une nouvelle forme de collaboration

Au cours des dernières années, de nombreux appels ont été lancés en faveur d’une véritable innovation dans le secteur maritime, tels que PortXL, premier accélérateur portuaire et maritime issu du port de Rotterdam, et depuis les ports de Singapour et d’Anvers. De nouvelles plateformes de partage de données, telles que Perseus by MarineFields ou NxTPort et Port+, qui ont vu le jour dans le port d’Anvers et qui permettent à des développeurs tiers de créer de nouvelles applications associées aux ports, ont été mises en place, qui associent les communautés locales de partage d’informations aux besoins de la chaîne mondiale globale. Des environnements physiques LivingLab, tels que celui du port de Singapour, ont été mis en place pour permettre aux fournisseurs de services d’expérimenter et de démontrer des solutions dans des cadres authentiques. Hamburger Hafen and Logistik AG (HHLA) a créé une entreprise commune avec HyperloopTT, qui est une entreprise “à forte intensité de main-d’œuvre” et innovante par sa conception. L’objectif de cette innovation collaborative est de déplacer des conteneurs à la vitesse du son dans un tube à vide, un système fermé très fiable, reliant les ports à leur arrière-pays d’une nouvelle manière, réduisant ainsi le temps et les émissions de carbone. En Suède, il existe également des initiatives telles que I.Hamn, dont l’ambition est de permettre à plus de 50 ports suédois d’unir leurs forces pour se soutenir mutuellement dans leur cheminement vers un écosystème de transport plus durable et plus résistant. Ces initiatives, à titre d’exemple, montrent que le secteur maritime veut changer et qu’il progresse, en particulier lorsqu’il a le courage de s’ouvrir, de travailler en réseau et de faire appel à des parties extérieures ou au grand public pour soutenir les efforts d’innovation.

La collaboration entre les opérateurs historiques et les jeunes pousses est en hausse et des bancs d’essai et des accélérateurs maritimes ont vu le jour. En août 2019, Inmarsat, Cargotec, Shell, HHLA et Wärtsilä ont lancé le deuxième cycle du programme “Trade & Transport Impact Program” à la recherche de 10 startups matures. Cette plateforme d’innovation a été mise en place pour produire des partenariats commerciaux entre les startups et les meilleures entreprises de transport. Par ailleurs, la plus grande compagnie de transport maritime de Singapour, Eastern Pacific Shipping (EPS), s’est associée à l’investisseur et à l’accélérateur Techstars pour créer un espace où l’innovation est accélérée.

Les hackathons sont une autre voie vers l’innovation collaborative, offrant une participation plus large, plus concentrée et probablement plus diversifiée à un effort d’innovation, axé sur un certain nombre de cas d’utilisation spécifiques, souvent présentés comme des défis. Les hackathons, dans différentes configurations, sont également devenus plus présents dans le secteur maritime au cours des cinq dernières années, et tout récemment, un autre événement a été conclu pour les ports du Maroc. Dans cet article, nous explorons le rôle, la mise en place, les résultats et les facteurs de succès des hackathons maritimes, en prenant comme exemple l’événement au Maroc, baptisé “Smart Port Challenge 2020”.

Le défi du port intelligent au Maroc (Smart Port Challenge 2020)

Les trois solutions gagnantes du Maroc Smart Port Challenge 2020 démontrent la capacité des équipes à s’adapter instantanément à un contexte spécifique. Le hackathon organisé au Maroc, a introduit des solutions innovantes capables de résoudre des défis locaux concrets, tout en ouvrant des opportunités pour de nouveaux domaines d’activité au Maroc, tels que :

  1. La lutte contre le changement climatique qui nécessite une production d’énergie propore.
    Eco Wave Power est une entreprise qui a développé une nouvelle technologie brevetée, intelligente et rentable qui transforme la force des vagues en électricité propre. La production d’énergie à partir des vagues représente une opportunité pour le Maroc, qui possède un littoral de plus de 2900 km sur l’Atlantique exposé à une forte houle avec des sites portuaires qui pourraient accueillir ces installations de production d’énergie.
  2. Gestion des flux de camions de gros volume aux heures de pointe qui entraînent des encombrements, des retards et une augmentation des émissions de carbone. Il s’agit là d’une préoccupation majeure pour l’industrie portuaire marocaine. L’équipe de DuckTheLine a proposé l’application de ligne virtuelle, qui brise la logique commune du traitement premier entré, premier sorti (FIFO) en frappant avec trois niveaux d’optimisation : réservations pour le lendemain, ligne d’attente et ajustement des ressources en temps réel via une application mobile, et enfin instructions par SMS pour ceux qui ne sont pas équipés de smartphones.
  3. Le passage aux paiements électroniques plutôt qu’aux paiements physiques (chèque, espèces) par une transparence accrue, une réduction de la bureaucratie et des frais. L’équipe de Port Tech Payment a proposé d’accélérer l’adoption du paiement électronique grâce à une analyse multifactorielle du comportement des utilisateurs et des besoins des entreprises, en intégrant une technologie innovante basée sur le chat-bot à un coût limité pour guider les utilisateurs vers et à travers les options de paiement électronique. 

Outre les gagnants, de nombreuses autres solutions prometteuses pour soutenir les ports et le commerce international ont été présentées lors de l’événement, notamment :

  1. LIATRUST, qui propose une solution pour la reconnaissance mutuelle des certificats d’origine électroniques par les autorités douanières grâce à des technologies telles que l’informatique en nuage, la sécurité cryptographique, la distribution de données ainsi que des normes d’échange technologique pour mettre en réseau les autorités chargées de délivrer les certificats.
  2. AQUASAFE, qui contribue à la détection et au suivi de la propagation des marées noires, à la lutte contre les pollutions accidentelles, grâce à des données en temps réel provenant de multiples sources et à l’utilisation d’un logiciel d’analyse d’images basé sur l’intelligence artificielle.
  3. HYDROMOD, qui optimise les travaux de dragage en analysant les vents, les houles et les courants qui provoquent le déplacement des sédiments et modifient les profondeurs et les conditions d’accès aux ports.

La communauté portuaire marocaine a établi une confiance collective via la plate-forme PortNet qui a également servi de cadre au hackathon. Un HACKATHON en ligne, comme celui qui a été mené en association avec les ports du Maroc, a permis aux participants du monde entier de contribuer sans aucune contrainte, ni frais de déplacement ou de logistique. Plus de 500 personnes de 30 nationalités d’Afrique, d’Asie, d’Europe et d’Amérique ont participé à cette compétition internationale ouverte. La plate-forme numérique de l’événement, avec son large éventail de fonctionnalités et sa bonne ergonomie, a permis aux participants de collaborer efficacement pendant six semaines. La même plateforme a également permis aux équipes participantes d’être mises en relation avec des mentors et des experts et les équipes participantes ont pu consulter les 25 conférences enregistrées à tout moment à leur convenance. Une traduction simultanée anglais/français a été proposée et a contribué à la clarté et à la collaboration lors de diverses réunions. Des professionnels marocains de différents secteurs, notamment maritime et portuaire, bancaire et financier, logistique et transport, énergie et environnement, et commerce extérieur ont apporté un large éventail de perspectives pour résoudre les problèmes. Le fait de réunir des universités, des start-ups, des étudiants et des chercheurs marocains avec des entreprises du secteur privé a établi une base de coopération en matière de recherche appliquée qui va au-delà de l’événement. Le soutien de l’Alliance mondiale pour la facilitation des échanges a permis de mobiliser des réseaux d’expertise et des jeunes pousses de l’étranger, ce qui a permis d’avoir une vision globale et de faire reconnaître au niveau international les efforts déployés sur le territoire marocain.

Clôture – un appel à l’action pour l’innovation collaborative

Les efforts d’innovation se multiplient donc dans les principaux ports. C’est également une nécessité urgente, car la majorité des 4 900 ports dans le monde n’utilisent pas encore la technologie numérique, même pour les processus les plus élémentaires ; 80 % des ports continuent de s’appuyer sur des solutions manuelles héritées du passé, telles que les tableaux blancs ou les tableurs, pour gérer les services maritimes essentiels comme le remorquage, le pilotage et l’accostage.

Les ports et le secteur du transport maritime sont également essentiels pour assurer la protection de notre environnement océanique. En réponse au défi d’innovation UpLink du Forum économique mondial, un modèle de transport maritime respectueux de l’océan a été proposé par Cubex Global, une place de marché numérique qui vend de l’espace inutilisé dans les conteneurs d’expédition, et qui propose un modèle de transport maritime respectueux de l’océan grâce à sa solution numérique. Chaque année, 100 millions de conteneurs traversent l’océan presque vides, ce qui produit 280 millions de tonnes d’émissions de carbone et coûte 25 milliards de dollars par an en perte de revenus. La numérisation qui permet l’optimisation accélère notre capacité à atteindre des objectifs essentiels de durabilité et de développement, ce qui se traduit par des avantages environnementaux, sociétaux et économiques.

Les ports du monde sont essentiels pour permettre la résilience de la chaîne d’approvisionnement et la conversion écologique de la chaîne logistique mondiale, une nécessité en période de pandémie et au-delà. Le secteur maritime, mais aussi le système de transport en tant que tel, évoluant dans un écosystème auto-organisé avec de nombreuses parties prenantes, il est nécessaire de renforcer ses performances par l’innovation ouverte. L’engagement des ingénieurs, des chercheurs, des universités et des startups dans l’innovation de ces écosystèmes est un ingrédient clé de l’informatique maritime, un discours qui unit les praticiens et les chercheurs dans leurs efforts pour améliorer l’efficacité, la résilience et la durabilité du transport maritime. Au vu des résultats du Smart Port Challenge 2020 mené au Maroc, nombre des solutions proposées permettent aux ports de devenir plus efficaces, plus durables et plus intégrés dans la chaîne d’approvisionnement mondiale grâce à des capacités de hub multidimensionnelles.

Il est toutefois important de s’assurer que les investissements réalisés par les différents participants au concours portent leurs fruits au-delà du hackathon. Un concept visant à renforcer l’écosystème des transports par des solutions basées sur l’open innovation, comprend des accélérateurs en réseau pour permettre à d’autres régions géographiques du monde d’adopter facilement les solutions les plus innovantes, offrant ainsi des opportunités commerciales aux participants et aux gagnants des hackathons.

Un hackathon est un espace popup et un modèle permettant de faire émerger efficacement des idées d’innovation. “L’ancien approche dans le domaine maritime consistait à développer de nouvelles technologies soit en interne (par exemple, les anciens systèmes logiciels), soit en raison de changements de réglementation (par exemple, la double coque pour les pétroliers) et à financer ces initiatives par des investisseurs dans le domaine maritime. Nous avons constaté qu’une stratégie d’innovation ouverte dans le cadre de laquelle nous avons invité à la fois le capital-risque et les milieux maritimes à prendre part à notre objectif de faire progresser le secteur en façonnant collectivement une technologie révolutionnaire était vraiment efficace”, déclare Gil Ofer, responsable de l’innovation ouverte chez Eastern Pacific Shipping (EPS’). “L’autre chose qui nous a vraiment réjouis, c’est l’implication profonde de la communauté maritime au sens large. Des pans entiers du secteur – compagnies maritimes, armateurs, opérateurs portuaires – sont venus rencontrer les entreprises dans lesquelles nous avions investi. Des contrats et des accords ont naturellement suivi”. Si les hackathons sont source de grandes idées, les accélérateurs en réseau aident à capitaliser sur l’effort et facilitent la collaboration à long terme pour véritablement innover et produire des résultats et des rendements concrets pour tous les contributeurs.

Covid-19 a accéléré la numérisation des réseaux de la chaîne d’approvisionnement mondiale. Si les ports finissent par être le maillon faible de la chaîne logistique mondiale, ils ouvriront la voie à des risques de retards, de coûts inutiles, de paiements tardifs, d’augmentation de la consommation de carburant et des émissions, voire à des problèmes de sécurité dus à un manque de traçabilité. Le fossé entre les ports qui se numérisent et ceux qui ne le font pas se creuse. Les ports peuvent tirer parti de l’innovation ouverte pour préparer l’avenir. Le monde des ports a besoin de plus de hackathons, de laboratoires, de bancs d’essai, d’incubateurs et d’accélérateurs, ainsi que d’une collaboration accrue qui favorise l’innovation entre eux et l’établissement de réseaux logistiques maritimes plus numérisés et plus durables. C’est un appel à l’action pour l’innovation collaborative !